.png)
Faux pas du Canada en matière de politique d’IA : traiter la confiance comme un obstacle à l’adoption
July 22, 2026
Par Laurent Carbonneau
Vice-président, Politique et plaidoyer, CCI
Il y a quelques semaines, le gouvernement fédéral a publié sa nouvelle stratégie en matière d’IA, L’IA pour tous. La CCI a formulé quelques commentaires à cette occasion, soulignant principalement que la stratégie
manquait davantage de moyens de mise en œuvre que d’ambition.
Comme l’indique la stratégie, « l’IA devient rapidement un moteur fondamental de la croissance
économique, de la productivité, de la capacité industrielle et de l’influence géopolitique. Les nations qui mèneront la course à l’IA façonneront de plus en plus les marchés mondiaux, les normes technologiques, les chaînes d’approvisionnement et l’équilibre général du pouvoir économique et politique. »
Je ne pourrais être plus d’accord.
C’est pourquoi je crois qu’il vaut la peine de se demander si L’IA pour tous, qui postule que la confiance est le moteur de l’adoption,
repose sur des bases solides. L’IA est une technologie particulière à certains égards. Mais si l’on observe les modèles d’adoption au Canada, on constate qu’ils s’inscrivent dans une certaine tradition.
Historiquement, le Canada n’a jamais été particulièrement rapide à diffuser la technologie
dans l’ensemble de son économie. Les investissements des entreprises en R-D (1,06 % du PIB en 2024, soit le deuxième taux le plus bas du G7), en équipement technologique (dernier du G7 pour les investissements en machines et équipement) et en propriété intellectuelle (même chose !) sont faibles au Canada depuis longtemps. L’IA ne fait pas exception à la règle.
Le manque de confiance envers la R-D, les robots industriels, les brevets ou l’informatique en nuage n’a jamais été sérieusement avancé comme raison expliquant pourquoi les entreprises canadiennes ne les adoptent pas au même rythme que leurs homologues internationales. Alors, si ce n’est pas la confiance, qu’est-ce qui freine l’adoption de l’IA — et, par le fait même, de ces autres technologies — par les entreprises canadiennes ?
Je crois que c’est le même facteur qui nous empêche d’adopter les technologies plus largement. C’est un
symptôme de nos difficultés à faire croître des entreprises qui excellent dans l’adoption technologique et
l’innovation. Les petites et moyennes entreprises représentent 50 % de l’économie canadienne. Je ne crois pas qu’elles aient besoin de confiance; elles ont besoin d’un retour sur investissement, ainsi que des capacités nécessaires pour croître et stimuler le changement.
Une semaine après la publication de la stratégie en matière d’IA par le gouvernement, Statistique Canada a diffusé de nouvelles données sur l’adoption de l’IA. Ces données montrent une forte hausse de l’utilisation de l’IA, passant de 6,1 % des entreprises en 2024 à 19,2 % aujourd’hui. Parallèlement, la confiance envers l’IA mesurée par les sondages d’opinion stagne ou décline. Si l’adoption suivait la confiance, nous ne nous attendrions pas à voir l’utilisation tripler alors que les Canadiens deviennent, au fil du temps, légèrement moins confiants envers cette technologie ou son déploiement.
Des recherches antérieures de BDC ont révélé que les grandes entreprises adoptent l’IA plus rapidement. Le plan directeur du G7 de 2025 sur l’adoption de l’IA par les PME arrive au même constat, avec la nuance intéressante que 12,5 % des PME canadiennes adoptent l’IA, comparativement à 3,4 % et 4,8 % respectivement pour les petites et moyennes entreprises américaines. Ils soulignent que les PME font face à des obstacles tels que « les contraintes financières, la résistance organisationnelle, la complexité des systèmes et la pénurie de compétences », en plus des difficultés à réaliser des économies d’échelle et à offrir des salaires concurrentiels pour attirer les meilleurs talents.
À la lumière de ces éléments, il semble que ce qui empêche les petites entreprises d’adopter l’IA – ou d’investir dans la propriété intellectuelle, la R-D ou l’équipement – c’est tout simplement le fait qu’il s’agit de petites entreprises. Dans un contexte où la structure industrielle du Canada est fortement composée de PME, ces problèmes deviennent évidents. Nous sommes une économie de petites entreprises qui souffre précisément des problèmes inhérents à une telle structure.
Pour revenir à la stratégie du gouvernement en matière d’IA, c’est pourquoi je crains un mauvais diagnostic. Je pense que notre défi principal est la nécessité de faire croître davantage d’entreprises jusqu’au point où elles peuvent stimuler l’adoption de l’IA et des technologies à l’interne, et diffuser leurs pratiques dans l’ensemble de l’économie grâce à leurs relations avec leurs fournisseurs et clients, à un roulement de talents de haut niveau et à un noyau d’anciens employés avisés qui deviennent eux-mêmes investisseurs ou entrepreneurs. Cela mène à des conclusions très différentes sur les priorités que pour quelqu’un qui croit que nous devons lever les obstacles liés à la confiance comme condition préalable à l’adoption.
Je crains notamment que les programmes visant à favoriser la littératie et les compétences n’aient qu’un faible historique et peu de fondements probants. Le gouvernement fédéral a entrepris de très vastes initiatives politiques en matière de perfectionnement numérique et d’adoption au cours des dernières années, avec des résultats très décevants. L’IA est un type de technologie qui devra ultimement s’ancrer dans des réalités et des cultures institutionnelles – des données et des structures organisationnelles – et les « compétences » abstraites pourraient, par conséquent, être une approche totalement inadaptée pour développer le capital humain à l’ère de l’IA.
Je ne dis pas tout cela pour me plaindre. Je pense qu’il est crucial que la stratégie canadienne en matière d’IA réussisse. Mais pour réussir, elle doit se concentrer sur la résolution des bons problèmes.
L’adoption technologique au Canada est historiquement un problème lié à la réalité d’une économie « lourde à la base ». Si nous voulons réussir à stimuler la diffusion et l’adoption de l’IA, le Canada doit se concentrer sur la création de conditions permettant aux innovateurs canadiens de croître, plutôt que de se focaliser sur des objectifs qui ont peu à voir avec les résultats que nous recherchons.
--
Laurent Carbonneau est vice-président, Politique et plaidoyer au CCI. Vous pouvez le joindre à l’adresse lcarbonneau@canadianinnovators.org. Mooseworks est le bulletin d’information sur la politique d’innovation du Conseil des innovateurs canadiens. Pour recevoir des articles comme celui-ci dans votre boîte de réception, abonnez-vous au bulletin du CCI ici .
ABONNEZ-VOUS À L'INFOLETTRE DU CCI
