
Naviguer la complexité : le rôle des chaînes de valeur mondiales dans l'innovation
November 12, 2024
Par Abu Kamat
Directeur des initiatives stratégiques
Si vous voulez développer votre réflexion sur la politique économique, en particulier en ce qui concerne l'innovation et la technologie, il est judicieux de commencer à réfléchir aux chaînes de valeur mondiales.
Toute personne ayant ne serait-ce qu'un intérêt passager pour la politique économique comprend les bases des chaînes d'approvisionnement (et pourquoi liriez-vous Mooseworks si vous ne vous intéressiez pas à la politique économique ?!). Nous vivons dans un monde de commerce mondial, où des produits complexes sont fabriqués et expédiés partout. La plupart d'entre nous avons ressenti vivement l'importance des chaînes d'approvisionnement pendant la pandémie de COVID, lorsque l'approvisionnement en masques et en vaccins nécessitait de déterminer quels pays fabriquaient les diverses composantes.
Plus récemment, nous entendons souvent les décideurs parler de chaînes d'approvisionnement en ce qui concerne les véhicules électriques et les semi-conducteurs. Mais la chaîne d'approvisionnement des biens physiques ne raconte qu'une partie de l'histoire.
En ce qui concerne les produits technologiques, il est important d'adopter une vision plus globale des éléments tels que la propriété intellectuelle et l'expertise sectorielle — des actifs intangibles qui permettent aux entreprises de se spécialiser et de facturer davantage pour leurs intrants. Il faut comprendre l'ensemble du réseau complexe d'intrants nécessaires à la fabrication d'un véhicule électrique ou d'un téléphone intelligent.
L'approche du Canada à l'égard de ces réseaux interconnectés définira sa place dans l'économie de l'innovation, façonnant sa prospérité économique plus large. Alors que les pays recalibrent leurs politiques commerciales en réponse aux changements mondiaux — comme la domination croissante de la Chine dans les secteurs manufacturiers clés — le Canada fait face à un choix critique : comment garantir son rôle dans les CVM tout en protégeant l'avenir de ses industries axées sur l'innovation.
La récente proposition du gouvernement fédéral visant à imposer des droits de douane importants sur les importations chinoises dans des secteurs critiques souligne la complexité de cette situation. Bien qu'elles visent à lutter contre les pratiques commerciales déloyales, de telles mesures peuvent avoir des conséquences imprévues sur les industries où la propriété intellectuelle et les processus à haute valeur ajoutée constituent le cœur de l'activité économique.
Au Canada, les secteurs à forte intensité de PI comme la fabrication de semi-conducteurs, la santé numérique et d'autres domaines de fabrication avancée dépendent fortement de composants importés pour lesquels il n'existe souvent pas d'alternatives nationales viables. Lorsque ces importations sont soumises à des droits de douane généraux, les coûts se répercutent dans toute la chaîne d'approvisionnement, augmentant les dépenses opérationnelles et limitant la capacité des entreprises canadiennes à être concurrentielles sur le plan international.
Dans la récente soumission du CCI à la consultation du gouvernement fédéral, nous soulignons que dans les secteurs qui dépendent de CVM complexes, comme les semi-conducteurs et les dispositifs médicaux, une politique de surtaxe générale pourrait affaiblir le rôle du Canada dans ces industries à haute valeur. L'imposition de coûts supplémentaires pourrait inciter les entreprises à délocaliser davantage la production, à réduire les réinvestissements en R-D locale, voire à réduire leurs activités. La participation du Canada aux CVM est déjà plus limitée que celle de ses pairs, et ces fardeaux supplémentaires risquent d'isoler davantage les entreprises canadiennes des réseaux mêmes qui stimulent la croissance et le progrès technologique.
L'envie d'adopter des politiques protectionnistes est compréhensible, surtout lorsque les pays estiment que les industries nationales sont lésées par une concurrence déloyale. Mais des pays comme l'Allemagne et la Corée du Sud ont reconnu qu'une dépendance excessive aux droits de douane et à d'autres formes de protectionnisme peut se retourner contre eux, en particulier dans les industries qui existent dans le cadre de chaînes de valeur mondiales complexes.
Par exemple, l'Allemagne a mis l'accent sur la « réduction des risques » dans sa stratégie économique, visant à réduire la dépendance envers les fournisseurs uniques — en particulier des régions à haut risque comme la Chine — sans recourir à des mesures protectionnistes brutales. Les politiques de l'Allemagne soutiennent les chaînes de valeur mondiales ouvertes tout en renforçant ses secteurs de haute technologie, tels que la machinerie et la fabrication automobile, en privilégiant la résilience de la chaîne d'approvisionnement par la diversification plutôt que par l'isolement. Cette approche a permis aux industries allemandes de continuer à occuper une position clé au sein des chaînes de valeur européennes, même face aux récentes perturbations de la chaîne d'approvisionnement mondiale.
De même, la « Stratégie 2.0 pour les matériaux, les pièces et l'équipement » de la Corée du Sud, mise en œuvre en 2020, souligne l'évolution du pays vers la réduction des vulnérabilités au sein de ses CVM en renforçant les chaînes d'approvisionnement nationales dans les composants essentiels de haute technologie comme les semi-conducteurs. Les politiques de la stratégie visent à protéger ses industries contre la coercition économique, comme les restrictions commerciales de la Chine ou du Japon, tout en renforçant l'autonomie dans les secteurs critiques. La stratégie a non seulement atténué ces vulnérabilités, mais a également maintenu l'avantage concurrentiel de la Corée du Sud sur les marchés technologiques mondiaux en favorisant un écosystème national solide qui collabore au sein des chaînes d'approvisionnement internationales. L'approche de la Corée du Sud, souvent appelée « art de gouverner techno-économique », est un modèle pour équilibrer la résilience de la chaîne d'approvisionnement avec la coopération internationale, garantissant la compétitivité sans tomber dans une sursécurisation.
Les deux pays démontrent qu'une approche nuancée — axée sur les données, la diversification et les partenariats stratégiques — peut protéger les intérêts économiques sans isoler les industries de l'économie mondiale. Et peut-être plus important encore, les pays les plus prospères adoptent une approche active, comprenant comment tirer parti de leurs forces nationales et maintenir une position solide dans les chaînes de valeur mondiales.
Dans le contexte canadien, cela pourrait ressembler à des exemptions ciblées sur les droits de douane pour les industries ne disposant pas de fournisseurs alternatifs pour les intrants essentiels. Cette approche réduirait les impacts négatifs sur les importations tout en garantissant la capacité du Canada à être concurrentiel dans les secteurs de haute complexité. Dans ce blogue, nous avons déjà parlé de la complexité économique. C'est un concept clé que les décideurs devraient considérer lorsqu'ils poursuivent une croissance économique à forte valeur. Dans le contexte de la politique commerciale, nous devrions assurer une politique tarifaire nuancée qui consiste à examiner la valeur économique créée au Canada à chaque étape de la production — comme l'innovation, la conception et la fabrication spécialisée — plutôt que simplement le prix total d'un produit exporté. En se concentrant sur ces contributions uniques, le gouvernement fédéral peut obtenir une vision plus claire de son impact économique réel dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, en saisissant où et comment les industries canadiennes ajoutent de la valeur.
L'objectif est un environnement politique qui encourage les entreprises à rester, à investir et à prospérer au Canada — sans les coûts punitifs qui les poussent vers la délocalisation.
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